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11e forum des enseignants innovants : d’autres témoignages d’enseignants (Le Café)

25 novembre 2022

Émilie Cassard, enseignante innovante…

Vendredi 25 novembre, le Café pédagogique – en partenariat avec Libération – met à l’honneur les enseignants et enseignantes qui ont jalonné l’histoire du Forum des Enseignants innovants. Émilie Cassard, enseignante spécialisée, sera présente. L’occasion pour le Café pédagogique de revenir sur son parcours.

Avant de tomber dans la marmite de l’enseignement, Émilie Cassard était éducatrice spécialisée dans le secteur de la protection de l’enfance. « J’étais jeune, je pensais que j’allais sauver le monde… du moins sauver ces enfants. J’y ai donc mis toutes mes convictions, toute mon énergie, tout mon engagement… et puis je me suis épuisée, notamment parce que j’ai eu un bébé, une vie de famille, et que je n’arrivais plus à gérer des horaires infernaux, des situations très dures émotionnellement. Le manque de considération pour les travailleurs sociaux, surtout de la part de décisionnaires qui nous coupaient des budgets et nous envoyaient travailler dans des conditions de plus en plus difficiles, a fini de m’achever… ».

Enseigner, une évidence !

Besoin de changement et entourée de profs, Émilie Cassard passe le concours de professeure des écoles. « Je n’ai jamais regretté, car quand je suis rentrée à l’IUFM, j’ai ressenti comme une évidence, je me sentais à ma place et ce métier m’a passionnée. Très rapidement, j’ai demandé les postes en REP, que j’ai eus parce qu’ils étaient peu demandés. Cela m’a permis de concilier l’enseignement et mon expérience dans le social. Une forme d’engagement pour l’accompagnement des enfants et de leur famille en difficulté ».

Très vite, Émilie demande en poste en Institut Médico Éducatif (IME) accueillant de jeunes autistes et des jeunes présentant une déficience intellectuelle. « Je retrouvais le spécialisé et c’est finalement le moment où je crois que je suis devenue une meilleure enseignante. Parce que c’était difficile, et qu’il n’y avait pas de ressources, il fallait tout créer, essayer, se former, s’adapter. Les jeunes avaient tous des profils différents, il fallait donc individualiser, gérer parfois la violence, l’absence de langage, la grande dépendance de ces jeunes. Le travail d’équipe et le fait de me former (ndlr : elle passe la certification pour devenir enseignante spécialisée, le CAPA SH option D) m’ont permis de développer des compétences. J’avais un vrai problème de confiance en moi, et j’ai eu la chance de rencontrer une inspectrice ASH qui m’a soutenue, poussée à évoluer, à me former ».

Le Forum des enseignants innovants : un avant et un après

C’est lorsqu’elle était en poste en IME qu’Émilie Cassard a participé au Forum des enseignants innovants. « J’ai travaillé sur les élections présidentielles de 2017 avec les jeunes de l’IME car ils avaient le droit de vote, mais ne se sentaient pas concernés par ces élections qu’ils ne comprenaient pas. J’ai donc mené un projet pour rendre les élections accessibles cognitivement ». Un projet qui a ému participants, participantes et jury. « Ça a été clairement un tournant. Il y a eu un avant et un après ce prix dans ma vie professionnelle. Il m’a donné de l’assurance ».

 

Émilie est de ces gens qui ont la bougeotte, qui aiment se challenger sur des projets différents. En 2019, elle postule auprès de l’AEFE. Elle obtient un poste en École Européenne à Bruxelles, école gérée par l’Union Européenne. Elles ont été créées au départ pour scolariser les enfants des fonctionnaires européens et leur proposer un cursus harmonisé, dans leur langue. Les programmes et le fonctionnement sont différents d’une école française ou belge. Chaque pays de l’UE a une section, Émilie Cassard travaille donc dans la section française et donne des cours de français Langue étrangère aux enfants des autres sections linguistiques. « Cela a bouleversé mes codes professionnels, car je n’avais travaillé que dans des quartiers sensibles ou dans le spécialisé. Mais j’ai une telle passion pour l’enseignement que j’ai vite trouvé mes marques dans ce système. La richesse ici, c’est d’avoir des équipes venant de différents pays d’Europe et de pouvoir échanger sur nos façons d’enseigner. Cela permet de prendre conscience des forces du système français, mais aussi de certaines limites. J’aime ces échanges avec les collègues, les familles, les enfants qui sont très souvent plurilingues et qui ont une grande ouverture sur le monde ». Depuis la rentrée, Émilie s’occupe du soutien aux enfants en difficulté, son travail est comparable à celui du RASED en France. « Même si les enfants dans ces écoles ne sont, pour la grande majorité, pas en situation de précarité sociale ou affective, nous avons des enfants en situation de handicap, présentant des troubles des apprentissages ou en difficulté scolaire ».

Des projets, toujours des projets

Émilie Cassard mène aussi des projets avec une classe de CM1 dont elle a la charge 1 h 30 par semaine. « Il s’agit de mélanger les élèves des différentes sections linguistiques pour qu’ils se rencontrent et qu’ils travaillent sur des projets communs autour des valeurs et de la citoyenneté européenne. C’est un challenge, car les élèves ne parlent pas la même langue. J’avais envie de mener un projet culturel et je me suis servie des ressources que j’avais comme enseignante spécialisée, notamment les pictogrammes qui permettent de dépasser la barrière de la langue puisqu’ils sont compris par tous. Nous travaillons sur l’histoire du cinéma muet, à partir d’extraits de film des différents pays européens représentés dans notre école. Nous analysons la construction de ces films afin de réaliser notre propre film. Le film étant muet, la question de la langue parlée n’est pas un obstacle. Les enfants sont très créatifs pour réussir à communiquer, à mener des projets même s’ils ne parlent pas la même langue. Ce projet fait véritablement écho à celui que j’avais mené il y a des années autour des élections présidentielles. À chaque fois que j’ai proposé des projets innovants et créatifs, c’était pour contourner une difficulté, comme lorsque j’ai travaillé sur les élections présidentielles avec des jeunes qui ne comprenaient absolument pas le langage politique et les enjeux de l’élection. J’ai donc dû créer des supports pour rendre accessible ce qui ne l’était pas. Ici, je crée des séances d’apprentissages pour mener un projet avec des enfants qui ne parlent pas la même langue ».

Et comme Émilie ne sait jamais s’arrêter, elle a entamé cette année une thèse en sciences de l’éducation…

Lilia Ben Hamouda

Participez au Forum 2022 au Salon de l’éducation le 25 novembre

Extrait de cafepedagogique.net du 13.11.22

 

Aurélie Badard : Innover mais pas trop quand même…

« Cette exigence de l’innovation est une exigence quotidienne largement partagée par mes collègues de l’ombre ». À la veille du Forum des enseignants innovants 2022, Aurélie Badard, un pilier des premiers Forums, revient sur son parcours. Avec une pincée d’amertume. Et beaucoup d’énergie encore pour ses élèves.

Poursuivre le chemin de l’innovation

Aurélie Badard : Innover mais pas trop quand même…Cette invitation au forum des enseignants innovants du 25 novembre m’a amenée à réfléchir à cette injonction pressante et assez étonnante à l’innovation.

Depuis 25 ans, dans les différentes missions que j’ai pu occuper au sein de l’éducation nationale : professeure de physique-chimie, chargée de mission école entreprises, coordinatrice pédagogique au sein d’un CFA, j’ai toujours essayé d’inventer, de concevoir, d’imaginer parfois même d’improviser avec plus ou moins de succès.

Comme nombre de mes collègues, j’ai quand même poursuivi sur ce chemin, car, pour moi, c’était une façon de m’épanouir dans mon métier en sortant des sommations à suivre telle ou telle mode du moment et surtout une façon d’amener les élèves vers le progrès en m’adaptant aux besoins de l’instant.

Même si je ne porte plus de projets à grande échelle comme j’ai pu le faire au collège par le passé, j’ai continué mes expérimentations à l’échelle de mes classes, et encore, pas dans toutes, car, en terminale, la pression du programme et les échéances des épreuves de Mars ne laissent pas vraiment place au tâtonnement et au droit à l’erreur !

Pas de valorisation

Est-ce que cette posture qui consiste à faire le pas de côté nécessaire pour voir ce qui n’allait pas, à proposer des axes de progrès a été valorisée par le système ? Je ne pense pas. Est-ce que j’ai eu le sentiment de gêner ?? Souvent. D’être encouragée ?? Rarement.

Quand j’ai obtenu un prix au Forum des enseignants innovants en 2012 à Orléans, j’étais touchée par cette reconnaissance même si elle ne provenait pas de l’institution et j’imaginais que cela me permettrait de pousser plus loin mon souhait d’une pédagogie qui me ressemblerait, me permettant d’échapper un peu plus aux oukases. Mais je me trompais, le système éducatif aime les exécutants dociles, ceux qui ont fait serment de fidélité aux corps d’inspection et surtout qui ne font pas de vagues.

On te dit « démarche d’investigation », tu dois penser, respirer, rêver « démarche d’investigation » même si tu mesures bien vite les limites de l’approche. Et que PISA te confirme, plus tard, ce que tu pressentais.

On te dit démarche spiralaire et bien tu « spiralises » en attendant qu’on te dise l’inverse.

Je crois qu’avant d’inviter les enseignants à sortir de leur zone de confort pour se risquer à d’autres approches pédagogiques, il faudrait d’abord dire que beaucoup d’entre nous sommes déjà dans cette belle dynamique.

Malheureusement, nous sommes dans une société où « ce qui ne se voit pas, n’existe pas ». Alors si on commençait par valoriser ceux qui s’y collent depuis des années, les invisibles, ceux qui sont trop jeunes pour être vieux et trop vieux pour être jeunes, qui expérimentent dans leur classe au quotidien par choix ou par nécessité ! Ceux qui bossent sans relâche, mais qui ne font pas partie des courtisans les plus conformes.

Quelles sont les perspectives pour ces enseignants engagés, mais qui ne font pas partie des vassaux donneurs de leçons du premier cercle ? Clairement, je pense aucune !

J’ai été décorée des Palmes Académiques pour ma créativité, mais je sais que je ne ferai jamais partie de la shortlist de l’agrégation sur liste d’aptitude, par exemple, et que mes perspectives et mon avancement n’en seront pas pour autant favorisés.

Alors pourquoi continuer ?

Pour échanger régulièrement avec des enseignants croisés au cours des différents forums auxquels j’ai pu participer. Je peux dire que nous ne sommes pas de « super-héros » du quotidien et que nous sommes assez largement rattrapés par la lassitude du combat.

Mais nous continuons quand même parce que cette conviction de la nécessité de changer nos pratiques pour éviter le naufrage nous habite malgré tout.

Alors, tous les matins, quelles que soient les difficultés professionnelles ou personnelles, nous nous habillons d’un sourire et jouons le rôle de « Monsieur (Madame) Loyal » avec un maximum d’énergie, cette énergie qu’on n’imagine parfois même pas avoir.

Arrêtons de faire croire que les acteurs du système éducatif sont figés, sclérosés et de donner de nouveaux arguments à ses détracteurs pour le dénigrer. Oui, il a ses limites et devra évoluer. Mais cette exigence de l’innovation est une exigence quotidienne largement partagée par mes collègues de l’ombre : donner le meilleur de soi-même aux élèves pour leur donner l’envie d’en faire de même.

Aurélie Badard

Grand débat ou changement de cap

Extrait de cafepedagogique.net du 24.11.22

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