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Le débat sur la carte scolaire, avec l’Expresso, Georges Felouzis, Louis Maurin. Un sondage

18 septembre 2006

Extrait de « L’Expresso » du 18.09.06 : Toujours la carte scolaire

Les Français sont-ils favorables à "l’assouplissement" de la carte scolaire ? Oui et non répondent les sondages. Selon un sondage du 11 septembre Ifop pour Valeurs actuelles, 73% des français sont favorables à sa suppression, et cela tous milieux sociaux confondus. Que nenni répond un autre sondage, réalisé par Louis Harris pour "20 Minutes" et RMC le 15 septembre : 50% des français sont favorables à son maintien, 42% jugent la carte négativement.

Pendant ce temps les déclarations politiques continuent. Dans une tribune du Monde, le ministre de l’intérieur affirme son intention de la faire disparaître. "La carte scolaire, qui était effectivement autrefois l’outil de la mixité, est devenue l’instrument de la ségrégation. Face à cette situation, certaines familles peuvent s’émanciper de la carte scolaire en faisant le choix du privé, en s’installant dans des quartiers huppés, ou tout simplement en contournant la carte par la mobilisation de leur réseau relationnel. 30% des enfants sont ainsi scolarisés en dehors de leur collège de rattachement. Les autres sont tenus de se plier à une règle qui vaut pour les uns, mais pas pour tout le monde. Cette réalité est choquante".

Et le ministre lie la suppression de la carte à l’autonomie des établissements et à un système d’évaluation à l’anglaise. "Qui dit autonomie dit évaluation. Je propose que nous nous dotions d’un organisme d’évaluation de chaque établissement scolaire. Il doit s’agir d’évaluations détaillées, allant bien au-delà de la seule mesure des résultats des élèves, et s’intéressant également à la qualité du projet éducatif, à sa capacité à faire progresser tous les élèves, à l’ambiance au sein de l’établissement, etc. Ces évaluations aideront les établissements à remédier à leurs insuffisances. Elles seront évidemment à la disposition des parents".

Il faut quand même noter que si les parents britanniques ont accès aux inspections d’établissement, d’une part les procédures d’inscription des élèves ont été récemment modifiées pour éviter les pratiques discriminatoires, d’autre part le système scolaire britannique est infiniment plus complexe que le français puisqu’il offre une gamme d’une dizaine de types d’établissements différents avec une offre éducative qui est tout sauf nationale et uniforme. Ajoutons qu’il a ses faiblesses, par exemple un taux de décrochage record en Europe que les sanctions financières (autre mesure envisagée par le ministre) et même l’emprisonnement des parents n’arrivent pas à faire baisser.

Des voix se font entendre également pour critiquer l’impact même du contournement de la carte scolaire. Si 30% des élèves dérogent à certains endroits à la carte, remarque Louis Maurin, " sur ces 30 %, les 20 % sont des familles qui optent vers le privé et pour qui la suppression de la carte scolaire, par définition, ne change rien. Il reste 10 % de dérogations, 8 % à Paris... Ces passe-droits sont choquants. Est-ce suffisant pour abandonner la carte scolaire ? Raison médicale, frère, sœur ou parent inscrit dans l’établissement, proximité du domicile, les raisons de ces dérogations peuvent être nombreuses. Rien ne dit que toutes sont injustifiées. Admettons que la moitié des dérogations - ce qui est déjà une forte proportion - le soit : on compterait au total 5 % de « tricheurs ».

Lever l’hypocrisie consiste donc à généraliser une pratique très minoritaire". Et de contre attaquer : " Le réel problème de l’école aujourd’hui, c’est qu’elle est pour une bonne part formatée sur le modèle des catégories favorisées : importance démesurée accordée aux humanités contre les techniques, orientation de plus en plus précoce, qui dirige les enfants (fils et filles de catégories populaires) vers les filières qui leur sont prédestinées, évaluation trop fréquente et peu formatrice qui fragilise les plus fragiles, jusque l’introduction d’une « note de vie scolaire » pour stigmatiser encore plus les enfants en difficulté, inégalité considérable de moyens entre université et grandes écoles, etc. Depuis plus de dix ans, les politiques éducatives vont à l’inverse de l’égalité des chances".

Gilles de Robien a annoncé qu’il recevrait les syndicats et les associations de parents sur ce sujet à partir du 20 septembre.

L’article du «  Monde » : voir plus bas

L’article de Louis Maurin

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Extrait de «  L’Humanité » du 18.09.06 : Pourquoi empêcherait-on totalement le choix des établissements ?

Par Georges Félouzis (1), professeur de sociologie à l’université de Bordeaux-II

« Il ne faut pas supprimer la carte scolaire. Ce serait une erreur parce qu’on laisserait un choix total aux parents. Même s’il serait positif de voir accroître la liberté individuelle de chacun, on remarque tout de même que dans les pays où la carte scolaire n’existe pas la ségrégation est bien plus forte. Sans carte, les ghettos scolaires se développent. Si on laisse jouer le marché, les tendances ségrégatives s’expriment totalement. C’est donc à l’État mais aussi surtout aux collectivités territoriales et à l’inspection académique de gérer la question. Lorsqu’elle a été créée dans les années 1960, la carte scolaire n’avait pas pour but de réguler la mixité sociale mais de planifier les effectifs. Dans ces années-là, on assista à une forte expansion scolaire et à un accroissement démographique. Il y avait de plus en plus d’élèves. Donc, pour répondre aux questions d’effectifs, la réponse a été bureaucratique et gaulliste. Le gouvernement a défini un espace autour d’un établissement. Tous les enfants en âge d’aller au collège auront un établissement de référence de façon à réguler les flux d’élèves.

Ensuite, la carte scolaire a changé de sens. On lui a attribué la fonction de garantir la mixité sociale. Aujourd’hui, le problème concerne les effets pervers du fonctionnement de la carte scolaire dans la mesure où seules les familles plus aisées peuvent choisir leur établis- sement. Si vous habitez dans les beaux quartiers, vous aurez une belle école. En revanche, dans les quartiers relégués, certains collèges sont des ghettos. Les parents qui éprouvent le plus les contraintes de la carte sont les plus démunis.

Dans la presse, on lit qu’il faudrait l’assouplir. Mais qu’est-ce cela signifie ? Si assouplir veut dire que tout le monde peut choisir son établissement, cela aurait plus d’inconvénients que d’avantages. Cela renforcerait la nature ségrégative de l’offre scolaire ainsi que les inégalités entre établissements. Cela donnerait aux collèges et aux lycées les plus attractifs le monopole de la régulation des flux. Les établissements auraient la possibilité de choisir les élèves qui leur conviennent et de refuser les autres.

Alors que faire ? D’un côté, on assiste à des effets pervers et, de l’autre, si on libéralise on risque des problèmes plus violents. Donc, à mon sens, si on assouplit la carte il faut le faire dans l’intérêt des plus faibles et non pas des plus forts. Cela signifie donner la possibilité aux élèves les plus défavorisés, et notamment à ceux qui sont dans les zones d’éducation prioritaire (ZEP), d’être les seuls à pouvoir choisir leur établissement. Par contre, les autres ne choisiront pas. Bien sûr, cela ne résoudrait pas les problèmes de l’école ni de la société, mais c’est la seule réforme acceptable dans la mesure où elle se fonderait sur le souci des plus faibles. Quant à la solution de renforcer de manière draconienne la carte scolaire, elle aurait des effets négatifs. Qui serait pénalisé ? En premier, ceux qui habitent dans les quartiers où les offres scolaires sont faibles et ceux qui n’ont pas les moyens de mettre leurs enfants dans le privé. D’autre part, cela aurait pour effet de renforcer l’enseignement privé et de protéger les plus riches des plus pauvres. Nous sommes dans une société où on choisit beaucoup de choses. Pourquoi empêcherait-on totalement le choix des établissements ? Cela pose un problème éthique. »

(1) Auteur du livre l’Apartheid scolaire, avec Françoise Liot et Joëlle Perroton. Éditions du Seuil, 2005.
Propos recueillis par Ixchel Delaporte

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