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Eric Maurin et le "ghetto français" (L’Observateur)

6 décembre 2004

Extrait de « L’Observateur » du 02.12.04 : Eric Maurin et le « ghetto français »

A chacun son ghetto

Pourquoi les Français même les mieux intentionnés se révèlent-ils incapables de lutter contre le séparatisme social ? Réponse chiffres en main d’un chercheur sans tabous, Eric Maurin

Le Nouvel Observateur. - Vous venez de publier une enquête sur le « séparatisme social ». Comment expliquez-vous que notre territoire soit aussi « fragmenté » ?

Eric Maurin. - Quand on se promène en France, ce qui saute aux yeux, ce sont ces quartiers déshérités, ces cités qui font la une des journaux. On a l’impression qu’ils résument à eux seuls l’ensemble de nos problèmes. Et qu’en les aidant on va faire disparaître la pauvreté et la relégation sociale. Ce que je montre, c’est que les politiques ciblées dont ils font l’objet sont vouées à l’échec. Elles ne désamorcent pas les vraies causes de la ségrégation. Car les quartiers difficiles ne sont que la conséquence la plus visible d’un processus qui est à l’œuvre dans toute la société.

N. O. - De quoi s’agit-il ?

E. Maurin. - La société française est une société de l’entre-soi. Les classes sociales se regroupent, on le constate en observant les profils sociologiques des quartiers. Il y a une défiance générale vis-à-vis des Français qui se situent juste en dessous : les salariés aisés fuient les classes moyennes supérieures, qui esquivent les professions intermédiaires, qui refusent de se mélanger avec les employés... jusqu’aux ouvriers qui fuient les chômeurs immigrés. Chacun de nous est plus ou moins complice, plus ou moins actif dans ce processus de morcellement.

N. O. - Cette défiance s’explique-t-elle par autre chose que le poids des habitudes ou la commodité ?

E. Maurin. - Cette logique d’évitement révèle une anxiété profonde. Les familles sont tout à fait conscientes de l’importance de la réussite scolaire. Elles savent qu’un échec à l’école entraîne des processus irréversibles de déclassement social, d’enfermement dans des destins de second choix. Elles cherchent donc à offrir à leurs enfants le meilleur environnement possible, dans la mesure de leurs moyens financiers : les meilleures écoles, mais aussi les camarades de classe les plus motivés, l’environnement culturel le plus porteur. Cette stratégie explique l’implacable sélectivité des choix résidentiels que l’on observe dans l’enquête Emploi de l’Insee. Et en partie les hausses des prix du logement. Nous manquons encore de recul en France, mais des études anglaises et américaines montrent comment les prix des logements varient en fonction de la carte scolaire. Les tarifs du mètre carré, pour des appartements équivalents, suivant qu’ils sont d’un côté ou de l’autre d’une même rue, varient notablement en fonction de leur école de rattachement.

N. O. - Cette débauche d’énergie et d’argent pour s’assurer le meilleur environnement scolaire est-elle fondée ?

E. Maurin. - Il semble bien que oui. L’enquête propose plusieurs évaluations et toutes convergent : le voisinage a bel et bien un effet sur les performances des élèves. Il n’est pas aussi important que le rôle de la famille, mais presque. A contexte familial donné, le quartier fait la différence.

N. O. - Dès qu’une famille habitant un quartier difficile voit sa situation s’améliorer, elle cherche donc à déménager. Les aides publiques dont bénéficient ces territoires ne pourraient-elles contribuer à les retenir ?

E. Maurin. - Cela ne suffit pas, on le voit bien. Aider un quartier, c’est le stigmatiser. La mise en place de zones urbaines sensibles (ZUS) ou celle de zones d’éducation prioritaires (ZEP), où les établissements scolaires reçoivent un peu plus de moyens qu’ailleurs, équivalent à montrer ces espaces du doigt. Cet étiquetage joue a contrario, en faisant fuir les familles les plus à l’aise, ou en les décourageant de s’y installer. Il faut impérativement sortir de cette politique où l’aide est conditionnée par le territoire et non pas par les difficultés réelles des personnes. Mieux vaut choisir d’aider directement les individus. Par exemple décider que les ressources des établissements scolaires - de tous les établissements en France, sans étiquetage - varieront en fonction du public qu’ils accueillent et notamment de l’origine sociale des enfants. D’autres pays le font, avec de bons résultats.

N. O. - Cette « fragmentation » du territoire a-t-elle évolué ?

E. Maurin. - On constate surtout depuis vingt ans une fermeture croissante des ghettos riches, tout en haut de l’échelle sociale. Les beaux quartiers sont désormais les plus fermés et les plus homogènes sur le plan social. Pensez à certains arrondissements de Paris, comme le 5e ou le 7e : on y trouve des concentrations exceptionnelles de familles diplômées du supérieur, avec des salaires élevés, de professions intellectuelles ou libérales...
Cette évolution reflète la compétition croissante que se livrent les classes aisées pour l’accès aux meilleures études supérieures. Il faut remettre cela dans le contexte français, élitiste, malthusien, qui valorise à outrance le diplôme. Notre système éducatif ne semble pas là pour former les élèves, mais implicitement pour les sélectionner et les classer. Les bifurcations sont irréversibles, chaque déclassement se paie. Or il est possible de changer le rapport des familles à l’école. Comment ? En rendant notre système d’enseignement supérieur moins fermé, en renforçant les passerelles entre filières, entre grandes écoles et université, en permettant les rattrapages. Cela permettrait aux classes moyennes et aisées d’être plus décontractées en choisissant le quartier où elles veulent habiter. En agissant ainsi, on désamorcerait les vraies causes de l’anxiété sociale, celle qui est à l’origine de la compétition pour les meilleurs territoires

entre tien avec Caroline Brizard

Eric Maurin est chercheur en économie au CNRS. Il vient de publier « le Ghetto français » aux Editions du Seuil (95 pages, 10,50 euros). Son analyse exploite de façon inédite les données de l’enquête Emploi de l’Insee, qui détermine les chiffres de l’emploi et du chômage. Cette étude est basée sur des entretiens approfondis, menés dans le cadre de « voisinages », des portions de quartier regroupant de 30 à 40 logements, soit de 50 à 60 personnes de plus de 15 ans. Ces statistiques ont permis à l’auteur d’établir une image extrêmement complète de la répartition et de l’évolution des différentes catégories sociales dans les villes.

Article complémentaire : « Quartiers difficiles : de pis en pis »

L’Observatoire national des Zones urbaines sensibles (OZUS) vient de publier son premier rapport. Morne constat, triste perspective : entre 1990 et 2003, tout s’est dégradé dans les 751 quartiers difficiles, ou presque. L’objectif des politiques publiques était de leur faire rattraper leur retard : c’est raté ! Aujourd’hui, on y est encore plus pauvre, moins formé, moins heureux qu’ailleurs. Avec un score de 20%, le chômage y frappe deux fois plus d’actifs que sur l’ensemble du territoire. La proportion de familles nombreuses ou monoparentales y progresse plus vite et la population étrangère y reste surreprésentée. La qualité de la vie ne s’est pas améliorée non plus, même si les pouvoirs publics ont bâti un nombre record d’équipements sportifs et culturels. Qui a le cœur à sortir, quand l’environnement est bruyant, pollué par la proximité des voies ferrées ou des autoroutes et peu sûr ? Seul rayon de soleil : les zones franches urbaines, où l’Etat a encouragé les entreprises qui créaient des emplois à s’installer, moyennant des exonérations de charges sociales et de taxes. Pour elles, tout va bien. Mais leur dynamisme n’a pas réussi à enrayer l’hémorragie. En 1999, les ZUS comptaient 4,67 millions d’habitants, soit 268 000 de moins qu’en 1990.

Caroline Brizard

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  • Je suis élève de seconde au lycée Simone de Beauvoir à Garges-lès-Gonesse, lycée classé zone d’éducation prioritaire , je cotoie dons chaque jour des élèves qui habitent dans des quartiers dits "sensibles". Mais cette année on m’a proposé de faire partie d’un projet en partenariat avec l’ESSEC intitulé "Une prépa, une grande école : pourquoi pas moi ?", cela fait donc une année ou un peu moins que mes camarades et moi nous rendons à l’ESSEC pour suivre des séances de tutorat avec des étudiants de cette préstigieuse école de commerce . Nous ne suivons pas des cours visant à nous faire entrer à l’ESSEC mais nous assistons à des ateliers comme des ateliers langues , codes sociaux , théatre ou encore à des débats sur des sujets divers et variés . Pour l’instant je n’en tire que du positif dans ce programme car il m’a vraiment permis de sortir de mon "cocon" , de pouvoir rencontrer des gens extaordinaires comme de grands chimistes et militaires ( lors d’un séminaire organisé à l’Ecole Polytechnique) . J’aimerais dons connaitre votre position sur ce dispositif et ne pensez-vous pas que c’est là une réelle oportunité qui est offerte à des jeunes comme moi qui ont la volonté de réussir ?

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