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"Inégalités spatiales : des vérités qui dérangent". Le géographe Jacques Lévy, pour Terra Nova, dénonce deux "corporatismes d’Etat" : celui de la sélection et celui des enseignants

8 juillet Version imprimable de cet article Version imprimable

Éducation et justice spatiale : des vérités qui dérangent - L’analyse de Jacques Lévy
La localisation crée-t-elle des prédispositions à l’échec ou à la réussite scolaire ? L’idée est courante que les campagnes les plus éloignées des villes prédisposeraient à l’échec scolaire en raison d’un moindre engagement public. Des recherches récentes montrent qu’il n’en est rien et que les problèmes se situent ailleurs. Si l’on se préoccupe de l’état de l’éducation comme bien public en France, il faut prendre le temps de décrire l’ensemble du système qui permet de le produire. Les résultats qu’on obtient alors sont surprenants et préoccupants. Ils appellent des réponses déterminées de la part de la société et du gouvernement qui la représente. L’analyse de Jacques Lévy pour Terra Nova.

La localisation crée-t-elle des prédispositions à l’échec ou à la réussite scolaire ?
L’idée est courante que les campagnes les plus éloignées des villes
prédisposeraient à l’échec scolaire en raison d’un moindre engagement public.
Des recherches récentes montrent qu’il n’en est rien et que les problèmes se
situent ailleurs. Si l’on se préoccupe de l’état de l’éducation comme bien public
en France, il faut prendre le temps de décrire l’ensemble du système qui permet
de le produire. Les résultats qu’on obtient alors sont surprenants et
préoccupants. Ils appellent des réponses déterminées de la part de la société et du gouvernement qui la représente.

[...] DEUX PUISSANTS CORPORATISMES D’ÉTAT
Cependant, ces dynamiques de développement scolaire auto-organisées butent sur plusieurs difficultés majeures.
D’abord, les moyens donnés à l’éducation prioritaire (Rep+) restent
modestes : 1,6 milliard d’euros en 2017 alors que, la même année, le budget
de l’Éducation nationale était de 69 milliards d’euros. Simultanément, l’allocation de rentrée scolaire, qui alloue sans condition de l’argent aux familles sans aucun impact mesuré, ni même attendu, sur la réussite scolaire a coûté 2 milliards. Sans surprise, des évaluations successives[4] ont montré la faible efficacité de ces dispositifs qui apportent certes un peu de confort dans la vie des établissements les plus confrontés à l’échec scolaire mais ne permettent pas d’y construire une offre éducative globale de qualité suffisante pour compenser les difficultés initiales des élèves issus de milieux défavorisés.
Si l’on demeure sur le seuil de véritables mesures d’égalisation des situations, c’est que tout le système éducatif reste profondément affecté par un double corporatisme d’État, qui pousse délibérément dans l’autre sens.

Le premier corporatisme concerne le pilotage de l’ensemble des parcours scolaires, dès le plus jeune âge, par une logique de la sélection qui évalue la réussite du système scolaire par sa capacité à dégager une « élite ». Il est d’ailleurs frappant que le débat sur la formation se focalise si souvent en France sur les « grands corps » (surtout l’Ena, Polytechnique et leurs périphéries) et si peu sur l’université ou la formation professionnelle qui regroupent l’essentiel des étudiants et les traitent si mal. Il s’agit d’une vision essentialisée et extrêmement hiérarchisée de la compétence : certains sont sélectionnés une fois dans leur vie au plus haut niveau et cela leur confère des privilèges qui ne seront plus jamais remis en cause jusqu’à leur départ
en retraite. Cette approche est très décalée de l’idée qu’on peut se faire aujourd’hui du développement cognitif. Elle conduit à assigner à l’école une fonction de tri plutôt que de formation. Ce type de fonctionnement est très ancien : il s’enracine dans un contexte de longue durée qui commence pendant la Révolution de 1789 et se poursuit durant l’Empire : les universités autonomes ont alors été remplacées par des écoles d’ingénieurs directement intégrées dans l’appareil d’État. Un des effets secondaires de cette organisation est que, dans la sélection des dirigeants, la réflexivité et la lenteur requises par une recherche innovante se trouvent marginalisées par rapport à d’autres compétences : la capacité de synthèse rapide et
l’affirmation de soi. Il en résulte que plus la productivité générale de la société repose sur une créativité largement partagée, plus le système éducatif actuel expose son inefficacité. C’est ce qu’ont montré les études du programme Pisa menées depuis vingt ans, et ce en deux temps : d’abord, on a vu que l’école française est l’une des plus inégalitaires ; et dans les dernières enquêtes, on constate une tendance à la baisse du niveau, y compris chez les meilleurs élèves.
Autrement dit, cette approche hiérarchique échoue, même sur les objectifs
qu’elle s’était elle-même donnés.

Le second corporatisme d’État est celui des enseignants. Il repose sur la force de certains syndicats, qui s’érode lentement mais conserve une redoutable capacité de nuisance. Ce corporatisme ressemble à d’autres, par exemple à celui des agriculteurs ou à celui des salariés des entreprises à capital d’État. La protection généreuse offerte par la puissance publique à ces catégories a conduit leurs organisations représentatives à revendiquer et obtenir davantage : toute réforme qui risque de différencier les situations des membres de la corporation doit être rejetée ; toute action gouvernementale décidée sans l’accord préalable des organisations corporatives doit être annulée ; le ministère ne doit pas viser à la production d’un bien public mais d’abord à défendre les intérêts des personnels concernés. Le ministère de l’agriculture tend ainsi à devenir le ministère des agriculteurs et le ministère de l’éducation, celui des enseignants[5].
En matière de justice spatiale, l’impact de ce corporatisme est catastrophique. D’une part, les évolutions vers un suivi individuel des élèves sont systématiquement refusées, ou ignorées par la plus grande part du monde enseignant. Or, un large consensus reconnaît que c’est le seul moyen pour aider efficacement les élèves en difficulté dans leur développement cognitif et dans la construction de nouvelles capacités, en compensant ainsi les effets négatifs des environnements familiaux et locaux. D’autre part, les syndicats d’enseignants les plus puissants s’accrochent au « Mouvement » qui fait que ce sont les « points » accumulés par les enseignants en fonction surtout de leur ancienneté dans un poste, qui leur permettent de choisir un
établissement plutôt qu’un autre. Or, tant que le collectif éducatif déjà en place ne peut se renforcer et s’enrichir en sélectionnant lui-même, sur candidature, les nouveaux collègues, la constitution d’une équipe compétente, motivée et cohérente demeure hors de portée.

Extrait de tnova.fr du 06.07.21

 

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