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Jean-Marie Besse : « Le malaise face au numérique traverse les catégories sociales et les classes d’âge ». Entretien avec Luc Cédelle (Le Monde)

10 août Version imprimable de cet article Version imprimable

Jean-Marie Besse : « Le malaise face au numérique traverse les catégories sociales et les classes d’âge »
Par Luc Cédelle
Entretien

Vivre déconnecté (5/6). Se passer d’Internet est pour certains un choix. Pour d’autres, cette déconnexion révèle une difficulté qui est trop peu prise en compte par l’administration et les acteurs du secteur numérique, selon le professeur de psychologie Jean-Marie Besse.

La déconnexion subie, que certains désignent sous le vocable d’« illectronisme » en risquant un parallèle avec l’illettrisme, est en fait un phénomène complexe qui recouvre des pratiques et des situations personnelles très diversifiées, souligne Jean-Marie Besse, professeur émérite spécialisé dans l’étude du rapport à l’écrit. Pour lui, il ne suffit pas de disposer d’un objet connectable pour en maîtriser les potentialités.

Vous pointez l’existence d’un phénomène assez vaste et que vous appelez la « déconnexion subie ». Mais tout le monde ou presque n’est-il pas connecté aujourd’hui, y compris certaines personnes pauvres ou à la rue qui, parmi leurs outils de survie, utilisent le téléphone mobile ?

Le constat que vous faites est réel. Il donne en effet l’impression que chacun, aujourd’hui, possède au moins un téléphone mobile, quelle que soit sa catégorie sociale ou son insertion professionnelle. Mais les enquêtes nous indiquent que ce n’est pas le cas. Le taux d’usage donne à cet égard une première indication. Dans son édition 2017, le « baromètre » annuel du centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) sur la diffusion des outils numériques et l’évolution de leurs usages annonçait 88 % d’internautes en France. Ce qui laisse donc une proportion considérable de 12 % de non-internautes parmi la population de 12 ans et plus.

Et si certains n’ont pas les moyens financiers d’acquérir un ordinateur ou un smartphone, d’autres sont équipés mais ne savent pas s’en servir. Des travaux récents montrent que derrière le fait d’utiliser un objet connecté ou connectable se cachent des pratiques très différentes et que beaucoup de personnes se sentent plus ou moins mal à l’aise face au numérique. Car il ne suffit pas d’avoir une connexion, voire de se rendre sur certains espaces numériques pour se sentir en familiarité avec ces outils. S’il semble facile à la plupart d’entre nous d’envoyer et de recevoir des mails, de faire des achats sur l’e-commerce, d’être en relation avec autrui grâce aux réseaux sociaux, de contacter les administrations, de chercher un emploi ou une formation, de s’informer, etc., cela paraît difficile ou impossible à d’autres, dont il serait temps de se préoccuper. La liste peut être longue des limites à l’usage du numérique et la déconnexion subie est une forme préoccupante d’injustice sociale, notamment dans le cadre du rapport aux administrations et de l’accès à l’emploi.

Est-on plus vraiment plus déconnecté lorsqu’on est défavorisé socialement ?

Les enquêtes dont nous disposons actuellement semblent le dire. Mais nous avons affaire avec le numérique à des problématiques assez originales, où le découpage sociologique classique n’est pas satisfaisant. La déconnexion subie est marquée par d’importants écarts de pratiques qui traversent en fait, bien qu’à des degrés divers, toutes les catégories sociales et toutes les classes d’âge.
La déconnexion subie est marquée par d’importants écarts de pratiques qui traversent en fait, bien qu’à des degrés divers, toutes les catégories sociales et toutes les classes d’âge

Les enquêtes dont nous disposons utilisent des concepts et se servent de définitions qui ne permettent pas vraiment d’aller saisir la question là où selon moi elle se présente, c’est-à-dire justement au niveau des pratiques. Les manières d’utiliser ou non les possibilités d’Internet sont très nombreuses et difficiles à cerner en termes statistiques. Par exemple, on peut commencer une recherche et, au lieu de la poursuivre, s’arrêter au premier blocage. On peut utiliser certaines fonctionnalités et pas d’autres, ou bien s’en servir uniquement d’une certaine façon, souvent assez fruste.

Extrait de lemonde.fr du 09.08.18 : https://www.lemonde.fr/series-d-ete...

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