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L’histoire des HLM "racontée en cartes postales" ou "sous le signe du verso" (3 entretiens avec Renaud Epstein)

23 février

Additif du 29.04.22

Renaud Epstein, sociologue : ces cartes postales sont de véritables archives d’un monde appelé à disparaître

Extrait de lemonde.fr du 29.04.22

 

On est bien arrivés » : des HLM sous le signe du verso
L’ouvrage illustré de cartes postales du sociologue Renaud Epstein montre la diversité des grands ensembles et l’expérience de leurs habitants loin de leur image stéréotypée et catastrophiste.

De hautes tours d’une vingtaine d’étages, des barres de quinconce ou alignées, de larges avenues, parfois plantées d’arbres ou de sculptures monumentales. Le ciel est toujours bleu sur ces grands ensembles bâtis dans les années 50-60. Cité Beauregard, La Paillade, Les Raguenets, la Fontaine d’Ouche… Ces images nous paraissent familières et datées, ces cités froides et inhumaines. Mais quand elles sont sorties de terre, on les regardait comme des merveilles architecturales et des foyers modernes pour des milliers d’arrivants. On y vivait bien aussi, ce que veut montrer On est bien arrivés. « C’était beau. Vert, blanc. Ordonné. On sentait l’organisation. Ils avaient tout fait pour qu’on soit bien, ils s’étaient demandé : qu’est-ce qu’il faut mettre pour qu’ils soient bien ? et ils l’avaient mis. Ils avaient même mis de la diversité : quatre grandes tours, pour varier le paysage » (1). Renaud Epstein, professeur de sociologie à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye, spécialiste de la politique de la ville et des politiques urbaines, collectionne depuis presque trente ans ces cartes postales rétro, vestiges d’une époque et d’une idéologie qui permettent de s’interroger sur la représentation actuelle des « quartiers ». Entretien.

« On est bien arrivés », n’est-ce pas ironique comme titre ?

C’est pour parler de l’objet de la carte postale. Quand on regarde le verso, c’est frappant de voir le nombre d’envois qui correspondent à des arrivées en vacances ou à des retours. Qu…

Extrait de liberation.fr du 23.02.22

 

L’histoire des HLM racontée en cartes postales
Depuis 1994, le sociologue et professeur à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye Renaud Epstein collectionne inlassablement les cartes postales de HLM qu’il partage chaque jour sur Twitter avec « Un jour, une ZUP, une carte postale ». Une collection dont il a tiré un recueil, « On est bien arrivés », qui sort ce 11 février en librairie et qui raconte une part de l’histoire de France.

Comment a démarré votre collection de cartes postales sur les HLM ?

Renaud Epstein : Je dirais qu’il y a eu trois phases dans la constitution de cette collection. La première démarre en 1994. Je prépare alors un DEA sur un quartier de Roubaix (Nord). Entre deux rendez-vous, je patiente dans un café, un de ceux où, à 9 h 30, les habitués boivent des choses que j’ai du mal à avaler à 23 h. Il y a là un présentoir avec des cartes de vœux défraîchies mais aussi des cartes postales du quartier. On ne s’attend pas vraiment à trouver des cartes représentant ces lieux habituellement dévalorisés. J’en achète une. Plus tard, au gré de mes missions, cela devient un rituel. J’achète ces cartes qui évoquent le quartier où je me trouve. La seconde phase est une phase que je qualifierais d’accumulation. Quand il y a une brocante ou un vide-grenier, je me mets à rechercher ces cartes postales. Le troisième temps survient en 2003 : la loi Borloo programme la démolition d’un certain nombre de ces grands ensembles. Cela me stimule encore plus. Il s’agit pour moi de conserver la trace d’un monde qui a déjà disparu mais dont la loi signe la disparition matérielle. En 2014, je démarre sur Twitter la série « Un jour, une ZUP, une carte postale » où je poste chaque jour une carte de ma collection. Et, assez rapidement, je vois que ça prend. Je reçois des commentaires d’anciens habitants, mais aussi d’élus, de responsables de HLM… Aujourd’hui, j’ai une collection d’environ 3 000 cartes.

Comment va émerger cette production de cartes postales ?

Cela pose à la fois la question de la production et de la demande. Il faut se rappeler l’ampleur de ce qu’a été la production de cartes postales jusque dans les années 60 en France. Certes, l’âge d’or, ce sont plutôt les décennies 1900-1920, mais cela se poursuit ensuite. La carte postale, c’est quand même ce qui fait tourner les machines des imprimeurs quand on n’a pas de commandes. On a, par exemple, Jean Combier qui crée sa société à Mâcon en 1914. Il cartographie littéralement toutes les communes françaises. Et, après la Deuxième Guerre mondiale, il rachète d’anciens avions américains pour réaliser ses vues aériennes. Côté demande, n’oublions pas que, dans les années 50-60, ces quartiers transforment les villes et participent de la fierté locale.

À qui sont destinées ces cartes postales ?

Qui emménage dans ces nouveaux quartiers ? Beaucoup de ruraux déracinés. La carte postale permet d’envoyer au « pays » l’image de l’endroit où on s’est installé ; elle témoigne de sa modernité. Et puis elle remplit alors la fonction du SMS actuel : c’est le moyen de communication le moins cher et le plus rapide avec deux levées postales par jour.

[...] On parle du recto de ces cartes, mais il y a aussi le verso. Que nous disent les textes de ceux qui les écrivent mais aussi de ceux qui les reçoivent ?

Ces cartes disent des choses des Trente Glorieuses. Elles montrent que ces quartiers sont intégrés à la France et racontent le lien avec le reste du territoire, justement. Il y a, sur le recto pour le coup, le caractère récurrent de la petite croix pour désigner l’appartement où l’on vit. Le verso dit aussi les congés payés et le retour de vacances, d’où le titre du livre : On est bien arrivés. Ce qui est fascinant aussi, c’est le nombre de cartes qui servent à répondre à des jeux-concours. Cela parle de l’importance de médias très populaires comme Europe 1 ou RTL. Il y a une culture de masse comme il y a un logement de masse.

Il se dégage de certains clichés une forme d’étrangeté. Presque un sentiment de monde parallèle, de quartier témoin…

Parce que notre regard s’inscrit dans le temps et dans l’espace. Ces cartes suscitent des émotions très différentes selon la personne qui les regarde. Depuis vingt ans, on relève une dégradation de l’image des quartiers dans les discours avec, notamment, cette idée de « quartier ghetto ». Ces cartes postales permettent de percevoir autrement ces lieux, de réintégrer ces quartiers dans une histoire longue. Car ils font partie de l’Histoire de France.

Extrait de enlargeyourparis.fr du 10.02.22

 

Voir aussi On est bien arrivés. Un tour de France des grands ensembles en cartes postales, par Renaud Epstein, Le Nouvel Attila, 11 février 2022

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