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Le sociologue Gérald Bronner, issu d’un milieu populaire, parle du rapport aux origines, de la méritocratie, de la mixité sociale... (entretien avec le JDD)

24 janvier

Le sociologue Gérald Bronner au JDD : « Je répudie le terme de « transfuge de classe » »
INTERVIEW. Né dans une famille modeste, devenu professeur à la Sorbonne, le sociologue Gérald Bronner raconte dans un livre son parcours de transclasse. Dans sa quête des origines, le sociologue invite à se détacher des seuls déterminismes économiques, sociaux et culturels.

La vie est parfois un décor. Celui de Gérald Bronner, enfant, était la chambre de son oncle, vieux garçon, « une caverne » dans laquelle Bronner, qui a grandi dans la banlieue de Nancy, épanchait sa soif de lecture. « C’était le seul endroit où il y avait des livres. C’est là que j’ai connu les Beatles, les Rolling Stones, Métal hurlant, Fluide glacial, Tolkien… Je me suis jeté dessus », se souvient le sociologue spécialiste des croyances collectives. Son décor, adulte, est tout autre. Dans le salon de son appartement parisien, des livres, partout, jusqu’à des couvertures de romans sur les murs. « La vie sociale est imprédictible : un battement d’ailes de papillon peut provoquer une tempête positive ou négative de l’autre côté de votre vie », observe le chercheur. Une quête des origines dont il a fait un livre passionnant, à paraître mercredi*.

Pourquoi avoir choisi de mêler sociologie et parcours personnel ?
Ce n’est pas un choix que j’ai fait, c’est la caractéristique de la collection « Les Grands Mots ». Je n’ai jamais caché mes origines populaires mais je n’en ai jamais fait un fanion. Longtemps, je n’ai pas su de quel milieu je venais… je commence le livre comme ça. J’ai mis du temps à conceptualiser ma propre situation. À un moment, j’ai compris : ma famille et moi, nous étions pauvres. Dans ce livre, j’essaie de proposer un voyage à la rencontre de soi-même, celui qu’on essaie tous de faire. On n’arrive jamais à se trouver tout à fait soi-même. Mais il y a des grandes erreurs à éviter. Il y a des chemins narratifs qui nous égarent. Ils font partie des croyances : ce que j’appelle les mythogenèses. C’est la mythologie à propos de soi-même. On le fait tous, mais il y a quelques grands sillons que l’on peut éviter.

Lesquels ?
Le grand tropisme, quand on part à la recherche de soi-même, c’est de chercher la cause unique. Tous les grands mythes de la création de l’univers rapportent l’histoire de l’être à une cause unique alors même qu’il y aurait plein d’autres possibilités. Mais notre cerveau est monocausaliste : nous avons tendance à choisir des explications fondées sur une seule cause. C’est là la première erreur : partir à la recherche du primum mobile, le premier principe, la tête d’épingle sur laquelle tiendrait toute notre personnalité. Une fois qu’on a entamé ce chemin avec cette obsession-là, il y a plein de narrations qui s’offrent à nous, dont la plus célèbre, la psychanalyse, qui va chercher dans quelques traumas infantiles les raisons de nos échecs et de nos névroses. Il y a plein d’autres types de narration, le dolorisme, par exemple, une conception qui exalte la douleur et confère une valeur morale supérieure à celui qui souffre. Ou, autre exemple, les épidémies de haut potentiel intellectuel [HPI] : c’est une autre façon de se narrer soi-même. Bien sûr, les HPI, ça existe, mais il n’y a pas autant de gens HPI que ceux qui se croient HPI. Mais une fois qu’ils ont endossé cette explication, ils revoient l’intégralité de leur vie, leur échec scolaire par exemple, par le prisme de ce statut qui devient une autre façon de se raconter. J’invite mes lecteurs à éviter cet écueil, à ne pas se résumer dans une version trop simpliste et complaisante.

Quel est le risque ?
Ces causes uniques nous permettent d’accuser le passé : on fouille par curiosité d’abord, puis de façon accusatoire très rapidement. Notre cerveau est câblé de cette façon : par exemple, dans les disputes intellectuelles, on cherche à savoir quelle variable explique mieux ceci ou cela, alors que souvent les variables sont compatibles. Notre tendance au monocausalisme nous fait voir comme contradictoires des modèles qui sont en réalité complémentaires. Quand il s’agit de nous-même, c’est important d’aller vers plus de complexité plutôt que trop de simplification. Le vrai risque, c’est le biais d’autocomplaisance. Une fois que vous avez trouvé cette explication, celle-ci va vous exonérer de vos responsabilités : vous expliquez votre échec par la méchanceté des autres et de l’environnement, vos victoires par vos bonnes qualités.

Dans votre livre, vous racontez vos origines modestes dans la banlieue de Nancy, votre mère, femme de ménage ; et vous, aujourd’hui professeur à la Sorbonne. Transclasse, transfuge de classe, nomade social : quel terme a votre préférence ?
On parle de la même chose, mais les récits qui accompagnent ces termes ne sont pas les mêmes. Je répudie le terme de « transfuge de classe », qui implique une forme de trahison : on aurait changé de camp de façon coupable. Moi, je n’ai pas honte, je n’ai pas le sentiment

[...]

"Le problème de notre méritocratie est qu’elle trop fondée sur le diplôme"

Comment célébrer cette notion sans laisser penser à ceux qui ne réussissent pas qu’ils n’ont pas fait assez d’efforts ?
En démultipliant les conceptions du mérite. Le problème de notre méritocratie est qu’elle trop fondée sur le diplôme, sur un certain type de compétences et en particulier mathématiques. Il faut mener une politique de détection des talents. On n’est pas tous obligés de faire des équations différentielles. Il y a des tas de virtuosités qui ne sont pas récompensées socialement. Le problème n’est pas la méritocratie, mais le fait que celle-ci tienne sur une tête d’épingle. Si on fêtait mieux les talents, moins de gens se sentiraient humiliés. Il n’y a aucune raison qu’un artisan se sente inférieur symboliquement à un journaliste. C’est un élément de construction sociale qu’il faut déconstruire. Il ne faut pas renoncer à la notion de mérite, mais l’interroger en essayant de la diffracter dans tous l’espace social. Il faut faire des concours, décerner des prix symboliques, mettre plus d’indulgence et de tendresse dans la vie sociale plutôt que de nous monter les uns contre les autres. Il faut remettre plus de médailles plutôt que d’envier la médaille de l’autre. On ne peut pas vivre dans une société sans hiérarchie, mais on n’est pas obligés d’accepter de vivre avec un tel niveau d’inégalités économiques et symboliques. Les inégalités économiques sont un vrai problème, mais ce dont souffrent les Français aussi c’est de se sentir délaissés et humiliés. Nous avons tous besoin de reconnaissance symbolique. Il faut qu’on en prenne collectivement conscience et voir comment mieux redistribuer le capital symbolique.

[...] La mixité est-elle l’une des réponses ?
Oui, je crois beaucoup à la mixité. C’est très difficile, car personne n’a envie de vivre avec les autres. On met en place des stratégies d’évitement : même les gens de gauche vont éviter que leurs enfants aillent dans des collèges sensibles. Je ne leur jette pas la pierre, mais c’est mauvais pour tout le monde. La mixité permet de s’ouvrir à un marché cognitif plus divers. Dans mon parcours, si j’étais resté dans mon milieu amical, la valeur, c’était la petite délinquance. Il fallait se bagarrer, voler. C’est comme ça qu’on gravissait les petits échelons. On ne voulait pas ressembler au premier de la classe. En l’occurrence, c’était moi, mais je dissimulais mes bons résultats par un chahut incessant. C’était une stratégie presque consciente de ma part car je ne voulais pas avoir les sanctions sociales de mon milieu. Or, s’il y a davantage de mixité, on rencontre d’autres valeurs, on établit une concurrence entre les modèles intellectuels, on a davantage de choix. Car si vous avez un talent particulier mais qu’il n’y a pas autour de vous un modèle de réussite qui correspond à ce talent, vous ne pourrez pas l’actualiser. [...]

Extrait de lejdd.fr du 22.01.23

Gérald Bronner, Les Origines, Pourquoi devient-on qui on est ?, Les Grands Mots, Edition Autrement, 186 pages, 19 euros

 

Contre les transfuges de classe, la guerre des « Origines » de Gérald Bronner
Dans son dernier livre, le sociologue accuse les auteurs « transclasses » comme Edouard Louis ou Chantal Jaquet de propager une vision « doloriste » de l’ascension sociale… tout en sacrifiant lui-même à l’exercice.

« Transfuge de classe », le sociologue Gérald Bronner l’est assurément, même s’il n’aime pas ce terme imprégné de la notion de trahison et lui préfère le mot « transclasse ». Né dans la banlieue nancéenne d’une mère femme de ménage qui l’élève avec un beau-père livreur, il fait partie de ces « exceptions consolantes » comme s’était surnommé Jean-Paul Delahaye, ancien directeur général de l’enseignement scolaire au ministère de l’Education nationale. Mais Bronner, contrairement aux autres transfuges, ne compte pas écrire pour raconter sa vie. Ce serait céder à ce qu’il compare à une mode, « à l’heure où le statut de victime donne parfois un avantage de distinction », affirme-t-il dans les Origines, qui sort ce mercredi.

Pour Bronner, nous ne sommes pas réductibles à notre origine sociale, et les récits qu’en font habituellement les « transclasses » en insistant sur les difficultés de leur parcours sont faussés par une multitude de biais inconscients. C’est pourquoi il a la dent dure contre les plus connus des transfuges, les écrivains Annie Ernaux et Edouard Louis, la philosophe

Extrait de liberation.fr du 24.01.23

 

Voir le MC Témoignage d’élève ou d’ancien élève de ZEP

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