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La création des quartiers prioritaires, une arme à double tranchant pour les établissements scolaires ? (The Conversation)

22 décembre 2023

Politique de la ville : la création de quartiers prioritaires, une arme à double tranchant pour les établissements scolaires ?

auteurs
Manon Garrouste
Maître de conférences en économie, Université de Lille

Miren Lafourcade
Professeur en économie, Université Paris-Saclay

[...] Par ailleurs, la labellisation même des quartiers (« sensibles » ou « prioritaires ») est de nature à engendrer des effets de stigmatisation qui peuvent aussi s’avérer contre-productifs. Dans une étude récente, qui mobilise des données du service statistique du ministère de l’Éducation nationale (DEPP), nous montrons que les collèges des quartiers labélisés comme « prioritaires » ont justement souffert d’une telle stigmatisation.

Carte scolaire et stratégies familiales
En France, le choix du collège représente une décision importante pour les familles, car il conditionne très largement les parcours éducatifs et la réussite scolaire ultérieure des élèves. Les parents sont donc particulièrement attentifs au moment de choisir en amont leur quartier de résidence, du fait de la sectorisation.

S’ils disposent d’une information imparfaite sur la composition sociale et la qualité des établissements scolaires, la labélisation d’un quartier peut véhiculer un signal négatif (similaire à celui envoyé par les politiques d’éducation prioritaire) susceptible d’altérer la réputation du collège de secteur. La carte scolaire n’étant que partiellement contraignante en France, ce signal peut pousser les parents à éviter le collège de secteur, soit en déménageant, soit en optant pour un collège privé, soit en demandant une dérogation pour inscrire leur enfant dans un autre collège public. [...]

[...] Établissements scolaires et géographie prioritaire
La loi « Lamy » du 21 février 2014, du nom du ministre délégué de la Ville, François Lamy, a mis en œuvre une réforme du cadre de la politique de la ville visant à concentrer davantage de moyens financiers sur les quartiers les plus défavorisés. Les zones cibles, qualifiées de « Quartiers Prioritaires de la politique de la Ville » (ou QPV), ont été identifiées sur la base d’un critère unique : le revenu des résidents.

La construction du zonage a été opérée sur la base d’un carroyage très fin (200m x 200m) du territoire français, et par l’amalgame des carreaux contigus caractérisés par un revenu médian inférieur à un seuil de pauvreté prédéfini par les pouvoirs publics – seuil fixé à 60 % d’une moyenne pondérée du revenu médian national et du revenu médian de l’unité urbaine englobant chaque carreau.

Par souci de transparence, les pouvoirs publics ont aussi créé un moteur de recherche Internet permettant d’identifier le contour des quartiers de la politique de la ville, ce qui a favorisé une diffusion rapide de l’information.

La réforme Lamy a réduit considérablement le nombre de quartiers « traités » par la politique de la ville (1514 contre près de 2500 auparavant). Les zones disposant d’un revenu médian supérieur au seuil de pauvreté, mais qui bénéficiaient de la politique avant 2014, sont sorties du dispositif. À l’inverse, les zones situées au-dessous du seuil de pauvreté, mais qui n’étaient pas éligibles avant 2014, le sont devenues.

Ainsi, toutes choses égales par ailleurs (en particulier la carte scolaire qui n’a pas été modifiée par la réforme), des collèges situés dans les nouveaux quartiers prioritaires sont « entrés » dans le giron de la politique de la ville, tandis que des collèges situés dans les zones anciennement couvertes en sont « sortis ». La figure 1 illustre le changement de statut des collèges affectés par la réforme pour la région parisienne, qui sont nombreux.

[...] Des effets stigmatisants de la politique de la ville
Des effets de stigmatisation très significatifs apparaissent pour les collèges de secteur des quartiers nouvellement labélisés. Après 2014, ceux-ci ont connu une chute annuelle moyenne de leurs effectifs de 4 points de pourcentage par rapport aux collèges de secteur « témoins », soit l’équivalent de six élèves en moins par collège. Cette pénalité persiste jusqu’à cinq ans après la mise en place de la nouvelle géographie prioritaire.

La chute des effectifs s’explique par des effets d’évitement généralisés de la part des familles, mais différenciés selon leur statut socioéconomique ou leur profession. Les parents de catégories socio-professionnelles modestes ont évité le collège de secteur au profit d’un autre collège public hors zonage de la politique de la ville. Les parents issus des classes moyennes ou supérieures ont eux opté pour le secteur privé. Il est intéressant de noter que la réforme n’a pas modifié les choix de collège des parents enseignants ou assimilés, les plus à même de connaître la qualité des établissements scolaires, attestant du mécanisme informationnel à l’origine de la stigmatisation des collèges. [...]

Extrait de theconversation.com du 20.12.23

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